Caucase : les balkans du XXIème siècle ?

Tandis que la Russie se prépare diplomatiquement, militairement et psychologiquement à résister à l’Occident, cet article définit la région du Caucase comme Balkans d’aujourd’hui et définit 2014 comme l’année de tous les dangers. Cet article doit être lu avec toutes les réserves d’usage : il n’est pas un appel à la résignation mais à s’informer et à lutter encore plus activement pour la paix. Le mouvement international pour la paix prend de l’ampleur et après la réunion d’Istanbul une phase de détente semble être amorcée. Dans le Caucase par contre, le feu couve.

 

Août 1914. Un siècle après reste vaguement dans les mémoires collectives un conflit qui éclate comme un orage dans un ciel radieux d’été. Les alliances qui devaient dissuader des guerres se sont transformées en quelques jours en guerre mondiale. Les populations, ahuries, apprennent souvent par le tocsin et les affiches la mobilisation générale. Les populations n’étaient en général que peu informées et l’été était la période des grands travaux des champs. Assez parallèlement, nos populations bien que sur-connectées ne sont que trop désinformées et distraites et l’annonce d’une guerre arriverait comme un coup de tonnerre.

Pourquoi 2014 ? L’ « histoire ne repasse pas les plats », mais également « ce qui a été sera ». On vit, en « global » et en plus sévère un enchaînement un peu comparable à celui des années 30. Crise, austérité, spéculation, guerres, fascisation. Un Hitler n’est pas encore apparu mais la police ressemble de plus en plus à une armée, le chaos financier risque assez probablement de mettre au pouvoir une dictature militaire, la puissance militaire qui dépense à elle seule plus que tous les autres pays du monde réunis. Ne sera-t-il pas tentant de régler les chaos intérieurs par des aventures militaires ?

La Libye a donné un avant-goût de ce qui risque d’arriver : la force militaire qui va chercher l’or et le pétrole pour faire perdurer un peu le système. La différence avec l’antiquité ou Napoléon est qu’il faut aujourd’hui de l’humanitaire selon la théorie de la R2P (responsabilité de protéger).

Selon Panarine sur Russian Today, le but de l’occident est de se débarrasser de Poutine, la « date butoir la plus proche (pour l’occident) étant Août 2014  ». Panarine, comme Rogozine ou Poutine lui-même font partie de cette partie des classes dirigeantes russes qui considèrent que le but de l’Occident est de détruire la Russie. Medvedev représentait la partie de la Russie qui pense que l’occident n’a pas cet objectif et que l’occident peut être un partenaire loyal. La guerre « humanitaire » de Libye a permis à la ligne Poutine de s’imposer en Russie. Depuis tout s’enraye pour l’occident. Poutine devient l’ennemi public n°1, l’homme à abattre. L’immense machine médiatique occidentale saura faire ce qu’elle a fait avec d’autres et organiser une hystérie médiatique mondiale avant le lynchage final.

Se débarrasser vite de Poutine est une priorité pour enrayer la constitution du bloc de défense asiatique dont j’ai parlé dans un article précédent.

Cette trop longue introduction introduit la proposition d’une grille de lecture : celle de considérer la région du Caucase comme nouveaux Balkans et d’inviter à ne jamais perdre de vue ce qui s’y passe.

Les balkans comme terme générique.

Nationalites caucase
La mosaïque ethnique et religieuse du Caucase

Avant 1914, il y a eu 3 guerres balkaniques causées par l’affaiblissement d’un empire plurinational ; l’empire Ottoman et la résurgence des nations qui lui préexistaient ; nations grecque, serbe, bulgare, roumaine. Chacune de ces nations avait son histoire, sa période de gloire, d’extension territoriale maximum : « empires » grec, bulgare, serbe,arménien. Le clivage religieux s’ajoutait au clivage ethnique et linguistique.

L’affaiblissement de l’empire ottoman face à la poussée autrichienne et russe a par contre-coup déstabilisé l’ostmark (la marche de l’est) autrichienne (au début constituée contre la menace hongroise puis utilisée pour défendre le Saint-Empire Germanique contre l’Ottoman). Napoléon faisant exploser le Saint-Empire, il ouvre dès 1806 une période de crise quasi institutionnalisée en Autriche plus ou moins surmontée dans la douleur et la répression dans état fédéral multinational hongrois / tout le reste. La Belgique en plus grand et en plus compliqué. Les Balkans deviennent le champ de bataille entre russes, autrichiens, anglais, français puis allemands jusqu’à Août 1914. Quand à l’Homme malade, l’empire turc, il se retrouve sous la tutelle économique non pas du FMI qui n’existe pas mais des banques européennes qui lorgnent vers le pétrole de Mésopotamie.

Le Caucase, balkans post URSS

En 1991, l’empire malade était l’URSS et son éclatement a fait resurgir des peuples parmi les plus vieux du monde : peuple géorgien, arménien, azéri, et tous ceux situés sur l’ancienne route de la soie. Tout l’empire colonial russe sauf la Sibérie a été perdu d’un coup. Elle a même failli perdre le piémont nord du grand Caucase ce qui aurait été économiquement et stratégiquement désastreux. Il a fallu deux guerres en Tchétchénie pour éviter la dislocation de la Russie elle-même (le FMI est passé comme Attila entre-temps divisant par deux la richesse de la Russie.

Comme dans les Balkans avant 1914, des guerres ont opposé ces pays nouvellement indépendants au nom de références historiques bien établies. Guerre Arménie-Azerbaïdjan, conflit entre Ossétie du Sud/Nord et Géorgie (conflit en poupées russes), conflit Géorgie – Russie. Aucun de ces conflits n’est résolu. Il sont même aggravés par la reconnaissance par la Russie de l’Abkhazie et de l’Ossétie-du-Sud.

Chacun avec des projets différents, 5 grands acteurs : Russie, États-Unis, Israël, Turquie, Iran jouent sur cet échiquier caucasien dont les cases s’appellent Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan, Daghestan, Abkhazie, Ossétie, Ingouchie (voir carte). L’ensemble se regroupe néanmoins en deux grands camps : OTAN / Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). A ces 5 acteurs, on peut proposer les pétrolières dont la richesse et l’influence est comparable à celle des états ;

 

  1. Les États-Unis jouent leur « grand jeu » planétaire » et cherchent le pivot du Monde aux alentour de l’Afghanistan. Leur but est de prendre la place des russes sur la route de la soie. Avec le succès relatif qu’on sait. On s’achemine vers un retrait des troupes de l’Afghanistan mais certainement pas des drones. Si les États-Unis ne peuvent pas avoir le pivot, ils ne le laisseront pas à d’autres : ils en feront une zone de chaos permanent. Ils doivent également contrôler le couloir entre les deux Caucases (Azerbaïdjan, Géorgie) et les intérêts pétroliers occidentaux. La Géorgie d’après la révolution des roses (organisée par l’Ouest) cherche des alliés capables de la protéger de la Russie qui a montré qu’elle faisait ce qu’elle voulait. Sarko une de ses rares réussites a réussi in extremis à arrêter l’armée russe qui se ruait sur Tbilissi. Depuis 2008, la Géorgie se réarme via le port de Poti et le projet TRACECA. Ce port est devenu stratégique. Son contrôle détermine le contrôle de toute l’Asie Centrale. Pour l’instant il est sous contrôle occidental 1.
  2. Israël a trouvé des marchés d’exportation pour sa technologie militaire. Implanté en Géorgie, il a obtenu une base aérienne au Nord de Bakou d’où l’Iran peut être surveillé, déstabilisé et si nécessaire bombardé. Si la voie dure israélienne prévaut, une attaque par le nord serait beaucoup plus facile que les trois routes généralement envisagées. Cette série de bombardement est à la limite de ce dont Israël est techniquement capable. Si Israël envisageait cette option, la zone de tension se déplacerait vers le Nord et vers la poudrière du Caucase.
  3. L’Iran est un acteur majeur de la région : la frontière coupe les populations Azéris en deux (l’Azerbaïdjan faisait partie de la Perse jusqu’en 1801 – guerre russo-perse). L’Iran se débarrasserait bien du gouvernement Azéri, bien trop pro-occidental à ses yeux. L’installation des israéliens sur sa frontière nord l’inquiète. Le rapprochement avec la Russie, et sa technologie moderne est la seule façon, malgré les réticences initiales, d’éviter un encerclement complet par les États-Unis. L’Iran a beaucoup à offrir ; Le drone américain capturé intéresse les russes et chinois au plus haut point.
  4. La Russie historiquement nouvelle dans ces régions. On pense à la France en Algérie (XIX ème siècle). Elle considère ces régions comme terres à reconquérir. par des bases, une alliance stratégique, son poids militaire et culturel, des républiques sécessionnistes chez ses voisins (mais surtout pas chez elle !). L’Ossétie-du-Sud, qui permet de faire passer des troupes à travers la chaîne du grand Caucase est d’une importance stratégique au cas où il faudrait venir en aide à l’Arménie (pour ça il faudrait une guerre avec la Géorgie ou implanter à Tbilissi un régime ami). Les considérations géographiques sont très importantes : le grand Caucase, c’est 1500 kilomètres d’une chaîne comparable aux Pyrénées : un obstacle massif et des cols à 2000 ou 3000 mètres d’altitude. Une armée moderne ne peut pas encore s’en affranchir : le contrôle du tunnel de Roki est stratégiquement capital pour la Russie. Son contrôle est tout aussi stratégiquement vital pour la Géorgie. Comme la cession à l’Allemagne des monts de Bohème en 1938 a anéanti les capacités de défense de la Tchécoslovaquie, le contrôle de l’Ossétie-du-Sud est un un revolver constamment pointé sur Tbilissi. D’un point de vue géorgien, c’est inacceptable. La Russie n’a pas encore assimilé les peuples montagnards du Nord-Caucase. Deux guerres sont venues à bout de la Tchétchénie mais il y a les autres républiques autonomes : c’est maintenant au Daghestan de connaître une situation de fermentation (des autos d’officiels qui sautent et des représailles) . En Ingoushie le 4 Avril les forces de sécurité russes font une « intervention musclée » (type « buter les terroristes dans les chiottes ») visant à se débarrasser de Gardanov Salman, membre du réseau « terroriste » « Nazran ». Le problème est que le travail n’est pas fait dans la dentelle et que le neveu, le frère, les voisins ont été butés avec. Les occidentaux et leurs drones on fait école semble-t-il : le caractère de Balkans instrumentalisables par une des parties en présence et la possibilité de réaction en chaîne incontrôlable augmente encore quand on apprend que des Syriens circassiens demandent à rentrer près de Sochi dans la région de Krasnodar … où auront lieu les jeux olympiques d’hiver en 2014. Les circassiens qualifiés sur la chaîne Al Jazeera connue pour son engagement pour la « démocratie » du terme élogieux en pays d’Islam de « shahids » (martyrs) seraient réimportés pour raisons « humanitaires » de Syrie au Nord Caucase. On comprend les inquiétudes de Panarine et la date de 2014 ; Ces jeux de Sochi sont donc à haut voire très haut risque pour la Russie. Le risque d’importation de guerriers, mercenaires et d’armes est élevé. Pour embêter un peu la Russie, le gouvernement géorgien a reconnu le génocide (sic) Tcherkesse de 1864 après la bataille de Kbaada, site des jeux d’hiver de 2014. On revient aux inquiétude de Panarine : pour l’occident, se débarrasser de Poutine mort ou vif avant 2014 et laisser se réinstaller les Tcherkesses de Libye ou de Syrie serait idéal. La Russie aurait sa guerre d’Algérie ou du Vietnam qui l’userait.
  5. L’Arménie acteur non strictement local du fait de sa diaspora désormais riche et puissante et de ses groupes d’influence, occupe 20 % de l’Azerbaïdjan. Elle a besoin de la Russie comme alliée pour la défendre contre l’Azerbaïdjan qui réarme grâce à Israël. Elle dispose d’une frontière avec l’Iran et s’approvisionne en gaz d’Iran via le gazoduc Tabriz-Sardarian. Ce gazoduc passe à Meghri qui héberge une importante base militaire russe susceptible d’intervenir. Il est difficile de savoir où. Sachant que Meghri est disposé sur l’étroite bande de terrain qui sépare les deux parties de l’Azerbaïdjan, son contrôle est là encore stratégique. L’ennui est que la Géorgie a dénoncé l’accord de transit de matériel militaire suite à la guerre de 2008. de Meghri ne peut être ravitaillé que par air, par la Turquie de l’OTAN , l’Azerbaïdjan ou par l’Iran (route Astrakhan – Anzali – Meghri). On voit que la guerre de 2008 entre la Russie et la Géorgie rapproche automatiquement la Russie de l’Iran.
  6. Les pétrolières voient cette région comme champ d’extraction et d’acheminement du pétrole et gaz de la mer Caspienne. Regroupées dans l’Azerbaïdjan International Operating Company et contrôlée par BP, c’est le vrai gouvernement de l’Azerbaïdjan et ce que des pays entendraient par « protéger les intérêts occidentaux » dans la région. L’intérêt des pétrolières est la liberté de prospection, d ‘extraction et d’acheminement des hydrocarbures. Leur but est le contrôle de la mer Caspienne et des veines et artères des gazoducs et oléoducs qui l’exportent. Le géant Gazprom et ses filiales coexiste avec l’AIOC + Total . « Business as usual ».
  7. La Turquie joue un jeu trouble dans cette région comme en Syrie d’ailleurs. Que veulent les turcs ? Le conflit Tchétchène a montré que les mercenaires transitaient par la Turquie. On se bornera à noter que de nombreux peuples du Caucase sont de famille turque et de religion sunnite. (carte ci-dessous en bleu et violet)

 

Conclusion :

Dans ce petit espace du Caucase existent les ingrédients pour qu’un conflit local dégénère rapidement en conflit global. Histoires nationales, minorités ethniques, linguistiques et religieuses, matières premières stratégiques, frontières contestées, cessez-le-feu sans paix, organisation d’alliances antagonistes. Dans cette région instable il n’est pas trop difficile pour les grandes puissances de tirer sur les ficelles. La conclusion est toujours la même : vigilance pour la paix et retrait de l’OTAN : on ne peut pas à la fois faire partie de l’OTAN dont fait partie la Turquie, être le grand ami de l’Arménie qui fait partie de l’organisation concurrente, prôner des relations fructueuses avec la Russie en participant à un embargo contre l’Iran. La seule chose positive de Sarkozy est incontestablement d’avoir fait aimer la France en Géorgie. Avec l’Arménie, ça fait deux. Une France qui ne ferait plus partie de l’OTAN aurait des perspectives de bon commerce pacifique au lieu d’être lié avec la Turquie dans un pacte de défense automatique.

2014 et les jeux olympiques de Sochi, bien que d’hiver, risquent d’être très chauds.

 

 

1Il est à noter que le couloir Bakou – Kars doit accueillir un des dernier tronçons du plus grand projet depuis le Transsibérien et le Berlin Bagdad Bahn, le projet ferroviaire du siècle : le Train à grande vitesse Pékin – Londres diminuant par deux le temps de fret entre Chine et Europe et rendant celui-ci beaucoup moins dépendant de la superpuissance maritime actuelle : les États-Unis. Le contrôle et la sécurisation de ce couloir géorgien prend un enjeu intercontinental, au moins pour que ce projet n’aboutisse pas. Ce sera le sujet du prochain article.

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